mercredi 19 février 2014

Vieillesse et détresse.

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Parce que la politique nous concerne tous de la naissance à la mort en passant par la vieillesse...

 
C'était il y a cinq semaines, cinq mois, cinq ans. Je ne sais plus.

J'étais entré dans cette maison de retraite un peu trop tôt pour les visites mais personne ne m'en avait fait la remarque. La chambre peinte dans un blanc immaculée était vide. Un lit médicalisé, un fauteuil beige, une petite table en formica meublait cette pièce impersonnelle. On entendait par la porte entrouverte, dans le couloir attenant, le tumulte de conversations parfois ponctuées de cris, de gémissements sans réelles significations si ce n'était la manifestation poignante d'une souffrance physique ou mentale.



Dans son petit bureau qui faisait office de laboratoire, une des infirmières m'annonça qu'Elle se trouvait dans la salle du bas pour profiter d'une animation sur les chansons d'autrefois. Lorsque que j'entrai dans cette grande salle, un trentaine de petites vieilles, certaines sur des fauteuils roulants, d'autres sur des chaises de réfectoires faisaient cercle autour d'une femme d'une quarantaine d'années au chignon austère et habillée strictement.

L'animatrice chantait sur un air datant de 1925 le célèbre titre des roses blanches de Berthe Silva... 

Étrangement, aucun homme n'était présent.

L'assemblée reprenait en cœur cette mélopée sans entrain, presque machinalement. Le chœur de ces femmes âgées tremblotait. Certaines avait le visage crispé, d'autres regardaient ailleurs comme si cette chanson leur rappelait les moments de leurs premiers émois qu'elles embellissaient forcément. Une pleurait, une autre atteinte de tics qui déformaient sa bouche semblait perdre ses esprits. 

Une atmosphère tragique envahit les visiteurs qui guettaient avec mélancolie et espoir le moindre signe sur le visage de celle qu'ils étaient venus visiter. Elle m'aperçut et me fit un vague sourire triste. Je savais qu'Elle détestait ces animations collectives parce que comme moi, Elle aimait la solitude.

Ce spectacle inhabituel étreint ma poitrine. Égoïstement, je sentis ma gorge se serrer et une sensation indéfinissable de peur s'insinua en moi. Je me vis soudainement à Sa place, semi grabataire, chanter avec des petits vieux aigris et gâteux -peut-être même le serais-je davantage qu'eux- un "que je t'aime" de Johnny Halliday. Ce destin me révulsait par avance.

À ce moment je rêvai, que dis-je, j'implorai de mourir vite et brutalement !

Des larmes que je tentai désespérément de cacher en les essuyant subrepticement d'un revers de main  coulèrent de mes yeux.

Oui. Pourquoi le cacher ? Je pleurai sur moi, sur mes proches, mes amis. Cet avenir effrayant qui s'annonçait, cette déchéance physique, cette perte de nos facultés intellectuelles, la brumeuse évanescence de notre mémoire, cette inconscience d'être m'a fait plus peur qu'un bataillon de mygales grimpant le long de mes jambes.

Parce que la politique politicienne n'est pas tout dans une existence, je vous raconterai dans deux jours la suite de ce voyage au cœur de cette détresse qui aveugle et désespère  le témoin extérieur mais se vit avec indifférence et résignation par celles et ceux qui en sont les acteurs.

J'espère simplement que ce billet ne plombera pas trop votre moral.

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18 commentaires:

  1. Ton texte m'a fait mal en me rappelant mon père.
    Depuis mes 14 ans j'ai peur de la vieillesse et tu me rappelle cette peur !
    Honte à toi mon ami CuiCui ! :-))))
    A bientôt quand même...

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    1. Vraiment désolé.

      La seconde partie sera encore plus dure à supporter, je crois.

      La réalité est parfois insoutenable...
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  2. La vie qui prend fin par filets imperceptibles, de toutes parts... Oui, je pense que celui qui part, part souvent à moitié, a déjà fait une partie du chemin, alors que son entourage le considère encore comme vivant. C'est un peu comme ces dents qui, pour des raisons diverses, commencent à s'agiter doucement dans leurs alvéoles au gré des mastications : et puis la béance de leurs fondements grandit, jusqu'au jour où, dernier effort, parfois douloureux, elles tombent. Ne subsiste alors que la nostalgie de la gencive soudain "libérée", mais solitaire.

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  3. La vieillesse dans notre monde aseptisé oul la jeunesse triomphante et la beauté physique sont célébrées comme des vertus suprêmes est un passage qui fait de plus en plus peur.Le jeunisme est devenu le nec plus ultra de la société actuelle. Il n'est que de voir y compris chez ceux qui se prétendent gauchistes (mais le sont ils ?) un mépris manifeste pour les personnes âgées.
    Notre société crée des ghettos pour vieux ou alors fabrique à travers le médias (publicités, etc) un sénior comme ils disent en novlangue, dynamique, singeant les jeunes, actif et plein d'allant. Cette image est grotesque et accentue le fossé qui existe entre la réalité et une société fantasmée ou la réalité est cachée.
    Notre monde vu à travers les médias ressemble de plus en plus à un environnement merveilleux mis en scène par un réalisateur de téléréalités.
    La réalité est tout autre.
    Roger

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  4. Joli texte. Comment dire. Déjà vu. Ressenti. Mais pas ecris . bobillet

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  5. Botox , chirurgie esthétique , stars de 50 ans refaites jusqu'à en paraitre 30 (Sophie Marceau et des dizaines d'autres) . L'image des vieux qui paraissent vieux est cachée . Ce monde basé sur l'apparence hait la vieillesse et la déchéance qu'elle entraine . Voir des vedettes archi liftées pour fuir la réalité de leur corps me semble pathétique.
    Il faut dire que la diminution des capacités physiques et intellectuelles à cause de l'âge a de quoi faire peur à tout le monde .

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    1. Quant au "Meilleur des Mondes", on dirait bien qu'il a déjà commencé. Brrrrr.....

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  7. Quelle douceur, et quel Amour...J'ai eu la chance de pouvoir accompagner les miens longtemps, aprés avoir bataillé, à leur demande, contre une soeur autoritaire qui, dirigeant alors un village retraite du dernier chic, voulait les y installer contre leur gré. La vieillesse,chez mes parents, qui s'aimaient d'un Amour de longue durée, fut belle à vivre et à cotoyer, ce qui m'a sans doute donné la force et la sagesse d'accepter la mienne...La seule question étant: "aurais-je fait quelque chose de bien, de valable, lors de ce passage dans cette vie? "...Question que nous devons probablement tous nous poser, et à laquelle cette Dame dont tu nous parles , avec douceur et douleur, a certainement eu une réponse positive, simplement en te regardant....

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  8. Comme toi, Fifi, j'ai eu la chance d'accompagner les dernières années d'une proche... non par parenté, mais ma voisine d'au-dessus de chez moi, pendant 11 ans. Cette mère de famille très nombreuse devint veuve il y a 8 ans et y trouva une "nouvelle jeunesse" mentale (pareil pour ma mère). Souffrante de n.problèmes et "embrochée" (sic!) des hanches et d'une épaule, elle refusa obstinément, jusqu'au bout, l'asile de vieux...
    J'ai dû appeler au moins 6 fois les pompiers +SAMU, lorsque je ne parvenais pas, seul, à la relever... après avoir été alerté par un "boum" de sa chute au dessus de ma tête. La dernière fois fut la bonne, il y a 6 mois : crise cardiaque, dans mes bras...
    C'est ce qu'elle souhaitait, la "jeune de 87 ans" (sic)...
    Ma mère, elle, a survécu jusqu'à presque 100 ans... mais les dernières, en asile, furent de trop, elle le disait dans ses instants de lucidité...
    Maintenant, une jeune femme habite le logement d'au-dessus. Mais elle doit me trouver trop vieux pour daigner me connaître, sûrement !!!

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  9. Gentil Rem, elle ne sait pas ce qu'elle perd, ta nouvelle voisine! :) Allez, Amici, puisque nous sommes dans une histoire triste et belle, où il est sûrement aussi question de bêtise et de méchanceté humaine, je vais tenter de rivaliser avec notre cher Cui-cui en vous contant la suite de la mienne...
    J'emménageais alors dans un loft , à la demande de feu Jean-Pierre Pincemin, l'un de nos derniers grands peintres français, au-dessus de l'atelier qu'il m'avait lui-même préparé, aprés avoir vu quelques uns de mes tableaux, et nous partagions également le même goût pour les techniques anciennes de peinture. Evidemment je montrai tout de suite cet appartement hors normes à ma mère, alors âgée de 81ans, et je me souviens encore de son éclat de rire joyeux , en parcourant l'immense salon de ce loft... Nous devions nous revoir le lendemain, en famille. Comme j'étais en cours de déménagement, je n'avais plus de ligne téléphonique , pour 3jours, le temps de faire le transfert....
    .A 3heures du matin, Jean-Pierre vint frapper à ma porte, me disant que l'un de mes parents avait un grave problème et que je devais me rendre à l'hôpital. J'y retrouvai ma mère, décédée d'une crise cardiaque. Eplorée, écrasée de chagrin, je courus tout de suite vers mon père, chez lui, où je trouvai ma soeur aînée ( non, pas La Pecquenaude, l'autre soeur aînée). Mon père, âgé de 87ans n'avait pas pu me joindre.
    Je m'étais toujours occupée de la santé de mes parents, j'étais Infirmière de Soins Intensifs de cardio. Là, je n'avais rien pressenti...
    Pendant les jours qui suivirent, je me rendis auprés de mon père, mais je fus chassée de chez lui par ma soeur aînée ( non, pas La Pecquenaude ) et mon frére aîné, qui vidaient tiroirs et buffets...
    Aprés l'inhumation, j'appris que mon père partait de suite chez l'un de mes 2 fréres aînés, ( non, pas celui qui s'intéressait aux tiroirs ) et, pendant un an, je ne pus le revoir et ne l'eus au téléphone que rarement, cela semblait poser problèmes...Ainsi, d'un coup, j'avais perdu mes deux parents, quoi...
    Un an plus tard, une nuit, alors que j'étais de service en Soins Intensifs de cardio, l'Infirmière d'un service de médecine adjacent vint me trouver : " Tu ne pourrais pas venir voir l'un de mes patients, c'est un homme âgé, arrivé voici 3jours,il est semi-comateux , porte le même nom que le tien et n'arrête pas de dire ton prénom..."
    Je suis allée voir le patient, c'était mon père.
    Ma soeur aînée ( non, pas La Pecquenaude, qui avait alors de graves problémes de santé ) n'avait pas jugé nécessaire de me prévenir et avait même demandé à ce qu'il me soit interdit de le visiter...Je le voyais la nuit, il était désorienté, m'en voulait, me repoussait, et j'eus alors l'idée de lui apporter un walkman avec des enregistrements de musiques classiques que nous avions coutume d'écouter ensemble , chez mes parents, autrefois et demandai aux Infirmières de les lui faire écouter. Peu à peu, il alla mieux, mentalement, demanda aux Infirmières si ces musiques avaient été apportées par moi et demanda à me voir. Il avait cru que je l'avais abandonné , était heureux de constater qu'il n'en était rien, m'a parlé du secret de ses origines.
    Il partit le lendemain chez ma soeur aînée ( non, pas La Pecquenaude, vous l'aurez compris, elle n'aurait jamais fait cela ) , où il décéda peu aprés .
    Je ne pus évidemment pas l'y revoir: je n'étais qu'Infirmière, j'étais "artiste" et, en plus, j'étais GAY ....

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  10. Merci Fifi, de nous rappeler la Pecquenaude. Que d'heures nous avons passées au téléphone, pour tenter de régler son ordinateur, et son blog ! Pendant sept heures consécutives, une fois....

    Il y a des souvenirs qui marquent. Comme le jour où j'ai dû aider le menuisier du village à mettre en bière mon adoré grand-père.

    La vie est... bizarre, parfois.

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  11. Le temps apaise bien des choses...Mais cette histoire vécue montre bien à quel point il était nécessaire de faire ces réformes concernant les homosexuels, et même d'aller plus loin dans ces réformes, car cet ostracisme rampant vis à vis d'eux , permettait de les décrédibiliser, donnant libre cours à toutes les mauvaises actions, en en cachant leurs véritables leviers. Dans mon cas, la jalousie...
    Avec l'accord de Jean-Pierre, un appartement avait été préparé, sur le même palier que le mien, un ascenseur y accédant directement, c'était un trés bel endroit de nature, des personnalités de qualité y venaient et mon pére, grand intellectuel, y aurait eu des interlocuteurs de son niveau. Mais ,pour mes fréres et soeurs, étant femme, homosexuelle, je n'étais pas crédible,
    Cependant, malgré ces peines psychologiques causées par "la famille", j'ai eu la chance de pouvoir accompagner les miens durant de nombreuses années puisque j'étais auprés d'eux , leur permettant ainsi de rester chez eux le plus longtemps possible, ce furent des années heureuses, paisibles, comme les saisons qui passent, ce qui m'a appris à comprendre les saisons de nos vies, à les accepter sans avoir peur de l'hiver , qui viendra pour moi aussi ...
    Je n'ai ainsi pas connu la peine, bien plus grande, à mon avis, d'être obligée de m'adresser à une maison de retraite où, parfois, les choses se passent trés mal...

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  12. J'ai connu cette situation. Malgré ma relative jeunesse, je rendais régulièrement visite à ma grand-mère dans une de ces maisons. Inutile de dire que le spectacle que vous décrivez trop succintement m'a bouleversé à jamais en me renvoyant sur notre passage sur terre, sur la mort et nos gesticulations inutiles et la souffrance de la vieillesse. Autrement, je tenais à vous dire que votre blog est un des plus touchant et varié que je connaisse.
    GM

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  13. Ce billet étant un peu trop intime, vos messages étant également personnels, je ne vais pas répondre à chacun comme je le fait d'habitude.
    Je vous remercie sincèrement pour vos témoignages et vos encouragements et m'associe à vous pour émettre une pensée émue en mémoire de La Pecnaude.

    Je suis fier de contribuer à un blog dont la fraternité, la tolérance et l'empathie des commentateurs me touchent beaucoup.
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    Un blog politique doit rester humain avant tout, mêmes si parfois nos divergences sont aiguës. C'est du moins ma conception.
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  14. Les mots me manquent. Merci, tout simplement.

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  15. Bravo et merci d'avoir exprimé de manière aussi juste et sensible ce malaise que je ressens à chaque fois que je vais voir ma mère en entrant le coeur serré dans cette cage où elle n'aurait jamais consenti d'entrer de son plein gré si elle avait été en conscience de décider. Après avoir lu ce papier, mon regard lors de ma visite hier a été un peu plus lucide, mais il m'est toujours impossible de regarder cette vérité implacable droit dans les yeux.
    La déchéance intellectuelle est une souffrance beaucoup plus terrible que la souffrance physique, avec ces alternances aussi surprenantes et déconcertantes d'instants de lucidité inquiète et de divagation incontrôlable.
    On ressort à chaque fois frustré, avec ce mélange d'impuissance et de culpabilité qui vous prend aux tripes et qui fait ressortir le côté pathétique et dérisoire de ce combat perdu d'avance. Et à chaque fois cependant cette attraction plus forte que la gravitation vous y ramène, parce qu'heureusement l'émotion prend le pas sur la raison.

    Merci encore d'avoir trouvé les mots pour le dire et le faire partager.

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Laissez-vous aller à votre inspiration, sans limite ! J'ai le cuir épais, le front étroit et la vue basse...

La seule limite aux débordements : la loi....

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